Stendhal à Santa Croce

Auteur: Stendhal fr markdown

La première visite de Stendhal, à son arrivée à Florence, est pour la basilique Santa Croce. La description de l'émotion particulière qu'il y ressent sera utilisée pour caractériser le « syndrome de Stendhal ».

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Santa Croce

Florence, 22 janvier 1812*

Au risque de perdre tous ces petits effets qu’on a autour de soi en voyageant, j’ai déserté la voiture aussitôt après la cérémonie du passe-port. J’ai si souvent regardé des vues de Florence, que je la connaissais d’avance ; j’ai pu y marcher sans guide. J’ai tourné à gauche, j’ai passé devant un libraire qui m’a vendu deux descriptions de la ville (guide). Deux fois seulement j’ai demandé mon chemin à des passants qui m’ont répondu avec une politesse française et un accent singulier, enfin je suis arrivé à Santa Croce.

Là, à droite de la porte, est la tombe de Michel-Ange ; plus loin, voilà le tombeau d’Alfieri par Canova : je reconnais cette grande figure de l’Italie. J’aperçois ensuite le tombeau de Machiavel ; et vis-à-vis de Michel-Ange, repose Galilée. Quels hommes ! Et la Toscane pourrait y joindre le Dante, Boccace et Pétrarque. Quelle étonnante réunion ! mon émotion est si profonde, qu’elle va presque jusqu’à la piété. Le sombre religieux de cette église, son toit en simple charpente, sa façade non terminée, tout cela parle vivement à mon âme. Ah ! si je pouvais oublier !… Un moine s’est approché de moi ; au lieu de la répugnance allant presque jusqu’à l’horreur physique, je me suis trouvé comme de l’amitié pour lui. Fra Bartolomeo de San Marco fut moine aussi ! Ce grand peintre inventa le clair-obscur, il le montra à Raphaël, et fut le précurseur du Corrége. J’ai parlé à ce moine, chez qui j’ai trouvé la politesse la plus parfaite. Il a été bien aise de voir un Français. Je l’ai prié de me faire ouvrir la chapelle à l’angle nord-est, où sont les fresques du Volterrano. Il m’y conduit et me laisse seul. Là, assis sur le marche-pied d’un prie-Dieu, la tête renversée et appuyée sur le pupitre, pour pouvoir regarder au plafond, les Sibylles du Volterrano m’ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m’ait jamais fait. J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, ce qu’on appelle des nerfs, à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber.

Je me suis assis sur l’un des bancs de la place de Santa Croce ; j’ai relu avec délices ces vers de Foscolo, que j’avais dans mon portefeuille ; je n’en voyais point les défauts : j’avais besoin de la voix d’un ami partageant mon émotion :

............Io quando il monumento
Vidi ove posa il corpo di quel grande
Che temprando lo scettro a’ regnatori
Gli allôr ne sfronda, ed alle genti svela
Di che lagrime grondi e di che sangue :
E l’ arca di colui che nuovo Olimpo
Alzò in Roma a’ Celesti ; e di chi vide
Sotto l’etereo padiglion rotarsi
Più mondi, e il Sole irradiarli immoto,
Onde all’ Anglo che tanta ala vi stese
Sgombrò primo le vie del firmamento ;
Te beata, gridai, per le felici
Aure pregne di vita, e pe’ lavacri
Che da’ suoi gioghi a te versa Apennino
Lieta dell’ aer tuo veste la Luna
Di luce limpidissima i tuoi colli
Per vendemmia festanti ; e le convalli
Popolate di case e d’ oliveti
Mille di fiori al ciel mandano incensi :
E tu prima, Firenze, udivi il carme
Che allegrò l’ ira al Ghibellin fuggiasco,
E tu i cari parenti e l’ idïoma
Desti a quel dolce di Calliope labbro
Che Amore in Grecia nudo e nudo in Roma
D’ un velo candidissimo adornando,
Rendea nel grembo a Venere Celeste :
Ma più beata chè in un tempio accolte
Serbi l’ Itale glorie, uniche forse,
Da che le mal vietate Alpi e l’ alterna
Omnipotenza delle umane sorti
Armi e sostanze t’invadeano ed are
Et patria e, tranne la memoria, tutto.
..............................
............E a questi marmi
Venne spesso Vittorio ad ispirarsi.
Irato a’ patrii Numi, errava muto
Ove Arno è più deserto, i campi e il cielo
Desïoso mirando ; e poi che nullo
Vivente aspetto gli molcea la cura,
Qui posava l’ austero, e avea sul volto

Il pallor della morte e la speranza.
Con questi grandi abita eterno : e l’ossa
Fremono amor di patria..........

Le surlendemain, le souvenir de ce que j’avais senti m’a donné une idée impertinente : il vaut mieux, pour le bonheur, me disais-je, avoir le cœur ainsi fait que le cordon bleu.